Extrait 1 – Par l’Epee Et Par Le Goupillon

L’Inquisiteur

Août 1562

C’était une de ces vibrantes journées de fin août, quand les senteurs de la nature évoluent avec lenteur, alourdies par l’exubérance de l’été, devenant moins joyeuses, mais plus profondes ; quand l’automne apporte avec ses premiers vents cet enivrant arôme de feuilles fanantes mêlé à la délicate émanation de laurier et de thym desséchés, odeurs annonçant l’arrivée de tous ces délicieux champignons d‘automne, le délicat Bolet, le Cèpe généreux, et l’aristocratique Truffe.
Le fourrage soigneusement engrangé pour l’hiver, tous n’attendaient plus que la grande célébration d’automne : les Vendanges.

L’après-midi touchait à sa fin, comme en attestait l’ombre allongée du petit Cupidon dressé au centre du cadran solaire installé au milieu du jardin.
Goûtant la température plus fraîche de la fin du jour et le gentil zéphyr soufflant de la Vézère, le petit torrent éclaboussant ses eaux froides et limpides en contrebas de la cour du château, le baron et Antoine se détendaient, comme ils l’avaient fait tous les jours depuis deux semaines, l’épée à la main, en un assaut amical, mais néanmoins endiablé. Tout cela parce que, le matin suivant son arrivée, après qu’il eût bouclé sa ceinture et que, vieille habitude de soldat, il vérifiait machinalement le bon glissement de son épée dans son fourreau, Antoine avait saisi une fugitive expression nostalgique dans les yeux de Rémy. Tâchant d’obtenir une réaction positive de son ami, il avait raillé, délibérément chargeant sa grosse voix rocailleuse de la plus provocante incrédulité,  “Ne me dis pas que tu sais encore comment te servir de ça ?”
Il savait. Et même sans opportunités d’entraînement, et sans désir pour cela – du moins, c’est ce dont il s’était persuadé depuis dix ans – l’œil était encore vif, le jarret nerveux, et le coup de pointe rapide. Et comme toute relaxation, pour être parfaite, nécessite une bonne boisson fraîche, un pichet de vin des chais du baron, un vin aussi clair que le regard d’une vierge, mais aussi affriandant que l’œillade d’une ribaude, un vin franc et joyeux comme le rire d’un Gascon, les attendait sur la table de ferme installée dans l’ombre généreuse d’un orme vénérable.

Leurs assauts se déroulaient dans la cour, car la salle d’armes du premier étage avait, comme le reste du château, connu des jours meilleurs.
Comme de bien entendu, Gaston et Henri, yeux écarquillés, assistaient toujours à ces joutes, et aujourd’hui ne faisait pas exception à la règle. Les deux jeunes garçons avaient sauté sur la table, d’où ils avaient une meilleure vue sur leurs pères, et s’affrontaient avec des épées de bois taillées par Picard, le vieux serviteur du château ; et les deux enfants, essayant d’imiter les gestes des adultes, attaquaient, défendaient, ripostaient, et s’interpellaient vivement, échos vivants de leurs aînés.

“Hé là, mon bon ami !” félicita Antoine avec une admiration entachée d’une touche de condescendance, tout en parant de justesse une superbe attaque de Rémy, “Pas mal, pas mal du tout !  Et qui t’enseigna cette feinte ?  Nanou ?”
“Veuillez me pardonner si je retiens mes coups, Monseigneur, mais cela me causerait grande peine d’injurier un homme de votre âge,” s’excusa le baron, chargeant sa voix grondante d’un maximum d’insolent respect et de fausse sollicitude.

Rémy Loris Patel de Montignac, douzième baron de La Haute-Motte, avait trente ans, et son ami Antoine de Bourbon, Duc de Béarn et consort du royaume de Navarre, trente-quatre. Antoine, en chemin pour Paris, où il espérait négocier un accord entre Catholiques et Protestants, avait fait halte au château de ses ancêtres pour payer ses respects à son père, le vieux duc de Bourbon. De là, comme seules quelques heures de cheval le séparaient de Montignac, il décida de rendre visite à son ami d’enfance, le baron de La Haute-Motte. Les deux hommes se portaient une affection sincère et profonde qui avait résisté à l’éloignement, même si maintenant Antoine, investi de responsabilités quasi-royales, consacrait tout son temps et son énergie en manœuvres politiques, essayant de sauvegarder l’indépendance de son petit royaume continuellement menacé d’être soit avalé par l’Espagne, soit annexé par la France.

Aussi, après la mort de sa femme, disparue alors que Gaston n’était encore qu’un nouveau-né, le baron était devenu presque un reclus, délaissant toutes réunions sociales, cachant son chagrin et dévouant sa vie à son fils.  De plus, aussi fier qu’un Gascon peut l’être, il se refusait à laisser paraître au grand jour sa désastreuse situation financière.

Il se demandait souvent ce que ses ancêtres pourraient penser de lui ; et aussi, ce qu’un jour serait inscrit sous son nom, dans le lourd livre de famille dont il prenait grand soin, huilant régulièrement le cuir brun sombre et le fermoir de fer martelé, pour prévenir craquelures de la couverture et rouille du métal.

Le gros volume, aussi vieux que la famille, portait, gravée en lettres d’or dans l’épaisse couverture patinée par les siècles, l’inscription :

Maison de La Haute-Motte de Montignac

1218

A l’intérieur, les noms de ses onze ancêtres étaient soigneusement calligraphiés, suivis de leurs dates de naissance et de décès. Sous leurs noms, une courte glorification exaltait les qualités du défunt ou les accomplissements de sa vie.
Les deux  premières entrées disaient :

Gombard de Montignac, Baron de La Haute-Motte
1183-1251
“Par l’épée et par la charrue.”

Guiselde Marazac, Baronne de La Haute-Motte
1198-1241

Oui, que penserait Gombard? se demanda une fois encore le baron avec amertume.

Extrait 2 – Par l’Epee Et Par Le Goupillon

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