Extrait 2 – Par l’Epee Et Par Le Goupillon

Hadji

Mars 1568

Après dix-huit mois de batailles sanglantes qui n’ont rien résolu, les Catholiques et les Protestants signent la paix de Longjumeau.

Charles de Guise, tout-puissant cardinal de Lorraine et oncle du jeune duc Henri, extrémiste intolérant qui a le soutien de l’Espagne et du Pape Sixte V, intrigue pour amener la couronne de France sous sa férule, premier pas en direction de son dessein d’unir une Europe toute catholique, et servante docile de la Papauté.

Il ne se considérera jamais un conspirateur. Comme tous les fanatiques, il est sincèrement convaincu qu’il détient la Vérité, et que le destin de la Maison de Guise est de guider sur la route spirituelle de la Vraie Foi une France purifiée de l’abominable hérésie.                


Août 1568

Tout Paris ne parle que de la tumultueuse liaison entre le duc Henri de Guise, dix-sept ans, et Marguerite de Valois, sœur du roi Charles IX  et âgée de quinze ans.

Après quatre mois d’une paix qu’il ne pouvait tolérer, le cardinal de Lorraine, visant à l’annihilation pure et simple des Réformées, et utilisant tous ses pouvoirs politiques, provoque la troisième guerre de religion.

Henri, duc de Béarn, général dans l’armée Huguenote commandée par son oncle le prince de Condé, frère de Gaspard de Coligny, marche vers le port de La Rochelle, bastion des Réformés, qui est une fois de plus assiégé par les armées catholiques.

Il a quinze ans.

Gaston fixait le fringant cavalier, doutant encore que ce soit Henri. Quand son ami avait pénétré dans la cour intérieure, il travaillait avec une équipe de maçons à agrandir le cellier, y ajoutant trois salles supplémentaires. Il essuya machinalement ses mains grises de ciment sur son tablier de cuir.

“Henri…?”

Navarre éclata d’un grand rire joyeux et mit pied à terre, pendant que son escorte de deux cents hommes restait à cheval. Il était resplendissant, avec son justaucorps de velours noir, aux larges manches à crevées rouge-sang, ses hautes bottes de cavalier luisant sous le soleil, sa longue épée de guerre au côté, et son large feutre insolemment ornementé d’un somptueux panache blanc.

“Dans mes bras, mon frère !” s’exclama-t-il, riant encore de la stupéfaction affichée par son ami.
“Et bien le bonjour, messire Hadji.”

“Bien le bonjour pour vous, Monseigneur.”

“Es-tu en chemin pour quelque festivité ?” demanda Gaston.

“Exactement !” tonna Henri, jubilant. “C’est effectivement une fête, la meilleure qu’un homme puisse rêver ! Et je t’invite à y prendre part !”

“Je ne comprends pas,” dit Gaston, secouant la tête. “De quoi parles-tu ?”

“La Guerre !” clama le duc, submergé par l’excitation. “Enfin la guerre ! Mais cette fois-ci nous allons leur tailler des croupières !”

Il saisit les bras de son ami, et le regarda intensément au fond des yeux. “Viens avec moi,” plaida-t-il d’une voix passionnée. “Je te ferai général, commandant un bataillon spécial, composé uniquement de Gascons.  Ce sera ma garde personnelle, mes prétoriens, comme à Rome. Les Gascons du Roi !” claironna-t-il, soulevé par son propre lyrisme.

“Roi ?  Tu veux dire : roi de Navarre, n’est-ce pas ?” précisa Gaston, soudain raidi.

Henri n’essaya même pas de prétendre.  “Ne sois donc pas naïf, mon ami, et regarde la réalité en face. La dynastie Valoise n’est plus qu’une vieille branche de bois mort, tombant en décomposition, et vouée à disparaître. Qui veux-tu comme roi de France ? Guise, soutenu par l’Espagne ?  Bien sûr que je veux être roi de France! Ote-moi ce tablier, et viens ! Chevauche à mes côtés, botte-à-botte,” plaida-t-il d’une voix vibrante. “Nous ne sommes pas des manants, nous sommes des soldats, des guerriers. Nous sommes des chefs !”

Gaston secoua la tête. “Je ne veux pas tuer des êtres humains. Je pense que j’en serais bien incapable.”

“Parfois, tu dois le faire.”

“L’as-tu déjà fait ?”

Le jeune duc ne répondit pas, mais ne détourna pas son regard.

“Essaie de me comprendre,” plaida Gaston, “Non seulement je serais incapable de heurter des êtres humains, mais tout au contraire, je veux les aider. Je veux aller à l’université, non pas pour satisfaire mon père, comme je le pensais, mais… pour moi,” réalisa-t-il soudainement. “Je veux être chirurgien, comme Hadji.”

L’Arabe lui jeta un bref regard, mais ne fit aucun commentaire.

“N’y a-t-il rien qui puisse te faire changer d’avis ?” essaya encore Henri.

Gaston secoua la tête.  “Non, Henri. Et je sais que tu me comprends.”

“Oh, moi, je te comprends,” assura Navarre. “Mais j’ai bien peur que tu auras plus de difficulté à convaincre l’autre camp. Ne crois pas que tu pourras rester en dehors du combat.”  Il leva sa main pour arrêter les protestations de Gaston. “Ils ne te laisseront pas rester neutre. Ils viendront après toi, après vous tous, et le choix sera on ne peut plus simple : Abjurez, ou mourez.”

De nouveau, il leva sa main pour stopper son ami. “Demande à Hadji. Lui, il sait,” rappela-t-il, montrant les cicatrices indélébiles sur ses poignets.

Gaston se tourna vers son ami.

“Toi seul peux décider,” dit Hadji, triste de ne pouvoir l’aider. “Toi seul.”
“C’est décidé,” dit le jeune homme.

Il posa ses longues mains sur les épaules du duc de Navarre. “Je te souhaite bonne chance, mon frère. Je suis convaincu  que tu réponds à l’appel de ta destinée. Quant à moi, le mois prochain, dès les vendanges finies, je partirai pour Toulouse.”

Les deux amis se regardèrent, émus. Ils savaient qu’avec leurs décisions, leur enfance venait de s’achever.

Sans plus de mots, Henri sauta en selle.

“Allons-y, capitaine,” ordonna-t-il.

Il se mit à la tête de ses hommes, Gaston marchant à son côté. Au portail, il s’effaça, et regarda la compagnie passer devant lui. Quand toute la colonne fut sortie, Henri volta son cheval et, debout sur ses étriers, il ôta son chapeau qu’il agita fièrement au-dessus de sa tête.

“Jusqu’à te revoir !”

Gaston fit un signe de la main sans répondre, sa gorge un peu serrée, et resta là jusqu’à ce que l’arrogant plumet, qui allait devenir légendaire sur tant de champs de bataille, disparut dans le rutilant soleil couchant.

Il retourna alors à sa maçonnerie.

Leurs routes se séparaient, mais, bien qu’empruntant des voies bien différentes, se dirigeaient néanmoins vers la même direction : l’âge d’homme

Durant le dîner, Gaston fit part à son père de la visite d’Henri. Rémy se figea, et attendit.

“J’ai pris ma décision,” continua le jeune homme. “Vous aviez raison et avec votre permission, dans quatre semaines, après les vendanges, je partirai pour Toulouse.”

“Mais que voilà une bien bonne surprise !” s’exclama le baron, soulagé. “Y a-t-il une matière plus particulière que tu aimerais étudier ?”

“Oui, père. Je veux être chirurgien, comme Hadji.”

Une semaine plus tard, ils recevaient des nouvelles de La Rochelle. La bataille avait tourné à l’avantage des Catholiques, mais la cité n’était pas tombée. Quand le prince de Condé avait été blessé, le jeune Henri de Navarre avait brillamment orchestré la retraite, réussissant à préserver le gros de ses troupes, les ramenant saines et sauves au Béarn.

Extrait 1 – Par l’Epee Et Par Le Goupillon

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